Un nouveau regard sur la naissance
par Michel Odent
© 1999 Michel Odent. All Rights Reserved. Tous droits réservés.
[La note du rédacteur: Extrait de The Scientification of Love. (London: Free Association Books, November 1999).]
Traduit de l'anglais par l'auteur
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En réunissant les plus volumineux fragments du miroir brisé,
nous avons acquis la conviction que la capacité d'aimer est dans
une grande mesure déterminée par des expériences
précoces, et que la période qui entoure la naissance est
particulièrement importante. Nous avons accumulé les raisons
de mettre au clair notre compréhension de l'accouchement et de
la naissance. C'est pourquoi, avant d'examiner des fragments plus petits
et plus difficiles à inclure dans l'ensemble du tableau, je propose
une vue d'ensemble des processus physiologiques.
Ce que physiologique veut dire
Il ne faut pas confondre «physiologique» et «normal». Une
attitude ou un comportement peuvent être considérés comme normaux
dans un pays mais pas dans un autre. Le terme physiologique n'implique pas non plus
que «cela doit se passer exactement de cette facon». Le terme physiologique
qualifie une référence dont il convient de ne pas trop s'éloigner.
En s'éloignant au delà de certaines limites de cette référence
on s'expose à des effets secondaires pathologiques; et lorsqu'on doit s'éloigner
de cette référence, encore faut-il avoir constamment conscience de
l'amplitude de cette déviation. Les physiologistes explorent ce qu'il y a
d'universel, de transculturel dans les fonctions corporelles. Apres des millénaires
d'interférences culturelles il est plus nécessaire que jamais de faire
appel à cette perspective.
J'ai commencé à comprendre la physiologie de l'accouchement
au début des années 1960. A l'époque il nous est
arrivé plusieurs fois d'utiliser un médicament appelé
«gamma OH» dans le cas d'accouchements longs et difficiles.
On sait aujourd'hui que la molécule de gamma OH est presque semblable
à la molécule de GABA, une substance impliquée dans
la physiologie du cerveau et qui a pour effet de bloquer les transmissions
d'une cellule cérébrale à une autre. Quand les femmes
en travail étaient sous l'effet du gamma OH, l'activité
de ce que l'on peut appeler leur cerveau rationnel était réduite.
Souvent les femmes criaient, s'agitaient, se comportant comme dans un
rêve et l'accouchement était incroyablement rapide
et facile. Dans sa notice, la firme pharmaceutique signalait que le gamma
OH a un effet ocytocique. Ceci suggère qu'il renforce les contractions
utérines pendant l'accouchement. Je compris alors qu'il ne s'agissait
pas d'un véritable effet ocytocique: en fait, c'est comme si un
frein avait été relâché, et qu'un flot d'hormones
avait été soudain libéré. Bien entendu, le
comportement de femmes qui hurlaient et s'agitaient était inacceptable
dans un service hospitalier. De plus, nous avions un manque d'information
sur les possibles effets secondaires de cette substance. Pour toutes ces
raisons l'usage du gamma OH pendant l'accouchement est resté anecdotique.
Il n'en reste pas moins que cela m'a permis de faire un pas en avant dans
ma compréhension de la physiologie de l'accouchement.
Aujourd'hui, le langage des physiologistes peut clairement expliquer
ce qui se passe lorsqu'une femme met au monde un bébé.
Avec le langage des physiologistes
Pour mettre au monde un bébé, une femme doit libérer un cocktail
d'hormones. Oublions, pour l'instant, le nom de ces différentes hormones (ocytocine,
endorphines, prolactine, ACTH, catécholamines, etc.). L'important est de réaliser
qu'elles ont toutes pour origine la même glande—le cerveau. Aujourd'hui,
la traditionnelle séparation entre le système nerveux et le système
endocrinien est périmée. Il n'y a qu'un seul réseau et le cerveau
est aussi une glande endocrine. Mais ce n'est pas l'ensemble du cerveau qui fonctionne
comme une glande: c'est seulement sa partie profonde. On peut simplifier en disant
que la partie la plus active du corps d'une femme qui accouche est la partie primitive
de son cerveau—ces structures cérébrales anciennes (hypothalamus,
hypophyse, etc.) que nous partageons avec tous les mammiferes. Le langage scientifique
moderne peut de plus expliquer que, lorsqu'il y a des inhibitions pendant un accouchement
(ou toute autre expérience sexuelle), celles-ci ont pour origine l'autre cerveau,
la partie nouvelle du cerveau qui est si développée chez les humains—le «néocortex».
Le langage des physiologistes peut aussi aider à interpréter
un phénomène qui est bien connu des sages-femmes et de certaines
meres—tout au moins de celles qui ont l'expérience d'accouchements
sans interventions médicamenteuses ou autres. A un certain stade
de l'accouchement, elles donnent l'impression de se couper du monde, d'ignorer
ce qui se passe alentour, d'oublier ce qu'elles ont appris ou lu, comme
si elles étaient «sur une autre planète». Ce changement
d'état de conscience peut être interprété comme
une réduction de l'activité du néocortex. Cette réduction
de l'activité du cerveau de l'intellect, du «néocortex»,
représente l'aspect le plus important de la physiologie de l'accouchement
sur le plan pratique. Cela permet de faire la synthèse des besoins
essentiels de la femme qui accouche: la femme qui accouche a besoin d'être
à l'abri de toutes stimulations de son néocortex.
Mettre l'intellect au repos
D'un point de vue pratique, il ne nous reste plus qu'a passer en revue les facteurs
qui peuvent stimuler le néocortex humain:
- Le langage, et plus particulièrement le langage
rationnel, est l'un de ces facteurs. Imaginons une femme en plein
travail, qui est dejà «sur une autre planète».
Elle ose crier; elle se comporte d'une façon qui serait inacceptable
dans la vie de tous les jours; elle a oublié ce qu'elle a
lu dans les livres. Soudain quelqu'un entre et lui demande quel est
son code postal!
- La lumière est un autre facteur qui peut stimuler
le néocortex humain. Ce fait est bien connu des professionnels
de santé qui utilisent l'électroencéphalographie.
Cela signifie en pratique qu'il y a probablement une différence
entre une lumière tamisée et une lumière violente.
- Le fait de se sentir observé est une situation
qui tend à stimuler le néocortex. La réponse
physiologique à la présence d'un observateur a été
étudiée scientifiquement. En fait, cela fait partie
du sens commun que de savoir que l'on est dans un état physiologique
particulier lorsqu'on se sent observé. Cela signifie que l'intimité
(dans le sens de ne pas se sentir observée) est un besoin fondamental
de la femme qui accouche. Il y a une certaine ironie à rappeler
que tous les mammifères non-humains, dont le néocortex
n'est pas aussi développé que le nôtre, ont une
stratégie pour ne pas se sentir observés en accouchant.
Par exemple, ceux qui sont actifs la nuit—comme les rats—ont
tendance à accoucher pendant le jour, tandis que ceux qui sont
actifs le jour—comme les chevaux—ont tendance à accoucher
la nuit. Les chèvres se séparent du troupeau, et les
chèvres sauvages s'isolent dans les parties les plus inaccessibles
de la montagne. Nos cousins les chimpanzés se séparent
aussi du groupe.
- Toute situation impliquant des sécrétions d'hormones de la famille
de l'adrénaline représente aussi une stimulation du néocortex
et tend à inhiber l'accouchement. Cela signifie que la femme qui accouche
doit se sentir en sécurité. Cette impression de sécurité
est la condition préalable pour le changement d'état de conscience
qui caracterise l'accouchement. Il semble que partout dans le monde et à
travers les âges les femmes ont adopté des stratégies similaires
pour se sentir en sécurité en accouchant. Elles ont toujours eu
tendance à accoucher près de leur mère, ou près de
quelqu'un qui jouait le rôle de substitut de la mère dans la famille
étendue (par example une tante ou une grand-mère), ou près
de quelqu'un qui faisait figure de mère dans la communauté, c'est
à dire une mère ou une grand-mère expérimentée
avec qui on se sent en sécurité. Ainsi peut-on interpréter
l'origine du rôle de la sage-femme. La sage-femme authentique est une figure
maternelle. La mère est le prototype de la personne avec qui on se sent
en sécurité sans se sentir observé (et juge). Si nous pensons
aux mammifères en général, cela nous aide à comprendre
qu'il est avantageux pour la survie de l'espèce que le travail ne s'établisse
pas tant que la mère se sent menacée. Il est aussi avantageux que
la mère qui se sent menacée ait l'énergie nécessaire
pour éventuellement combattre un prédateur ou se sauver. Alors qu'un
taux bas d'adrénaline est la condition préalable pour que le véritable
travail s'établisse, il convient de souligner que le rôle de l'adrénaline
pendant l'accouchement est en fait très complexe et qu'une intense décharge
d'adrénaline fait partie des libérations hormonales spectaculaires
dans les minutes précédant la naissance.
Certaines femmes peuvent atteindre de tel pics de sécrétions
hormonales et atteindre une telle réduction de leur activité
néocorticale qu'elles comparent les dernières secondes de
l'accouchement à un orgasme. Au début des années
1980, une présentatrice bien connue de la télévision
britannique nous rendit visite à l'hôpital de Pithiviers.
Pendant sa visite, une femme donna naissance à son premier bébé
(une présentation du siège). Une heure après la naissance,
la presentatrice a demandé à la jeune mère ce qu'elle
avait ressenti au moment de l'arrivée du bébé. La
jeune mère répondit immédiatement: «C'était
comme un orgasme!». Des millions de téléspectateurs
furent témoins.
Une incompréhension à l'échelle culturelle
Le langage des physiologistes nous aide à évaluer l'ampleur de l'incompréhension
actuelle des besoins fondamentaux, universels, de la femme qui accouche. Cette incompréhension
se traduit et se transmet par des messages non verbaux destinés aux femmes
enceintes. Ainsi il n'est pas rare, sur la couverture de livres destinés au
grand public, de voir une femme en train d'accoucher entourée de trois ou
quatre personnes qui la regardent. Ces messages non verbaux sont renforcés
par des messages verbaux(1). Dans les pays ou les sages femmes réapparaissent
après avoir quasiment disparu, les mots utilisés pour mentionner la
compagne de la femme qui accouche sont significatifs. Presque toujours ces mots impliquent
que celle qui assiste doit jouer un role actif. Ils n'évoquent jamais le besoin
qu'a la femme qui accouche de se sentir en sécurité sans se sentir
observée. Le mot «coach», bien connu des sportifs, est à
la mode aux Etats-Unis. Comment peut-on «coacher» un processus involontaire?
L'incompréhension à l'échelle culturelle de la physiologie
de l'accouchement est perceptible dans les livres destinés aux
professionnels de la santé, et en particulier aux étudiants
médecins et sages-femmes. Jamais, par example, on ne trouve dans
les traités pour étudiants un châpitre destiné
à discuter des différences entre une lumière tamisée
et une lumière violente pendant l'accouchement. On a l'impression
que ce n'est pas un sujet assez sérieux pour mériter d'être
abordé dans des documents académiques.
L'incompréhension de la physiologie de l'accouchement est perceptible
chaque jour dans les maternités. Pour remplir ses dossiers, la
sage-femme doit souvent poser des questions précises à la
femme en travail. Il est de plus en plus habituel que le père du
bébé soit présent dans la salle de naissance avec
une caméra, c'est à dire un instrument qui peut être perçu
comme un moyen d'observer.
La surprise qu'ont manifesté de nombreux médecins à
la publication de certaines études statistiques est en elle même
hautement significative d'une incompréhension largement répandue.
Une douzaine d'études ont eu pour objectif d'évaluer le
rapport entre bénéfices et risques de l'enregistrement continu
par monitoring électronique du rythme du coeur du foetus pendant
l'accouchement, par comparaison avec l'auscultation intermittente. Tous
les statisticiens sont parvenus à la conclusion que le seul effet
constant et significatif du monitoring électronique sur les statistiques
était d'augmenter le nombre de césariennes. La première
réaction de nombreux médecins a été qu'il
fallait apprendre à mieux interpréter les graphiques et
que la priorité etait de mieux éduquer ceux qui assistent
les femmes en travail. La réaction complémentaire a été
d'explorer des techniques plus sophistiquées de monitoring continu.
Les professionnels qui partagent cette incompréhension de la physiologie
ont des difficultés à remettre en cause le principe même
du monitoring électronique. Ils ne peuvent pas imaginer que le
simple fait qu'une femme en travail sache que ses fonctions corporelles
sont monitorisées représente une stimulation de son néocortex,
et que cela peut rendre l'accouchement plus difficile et donc plus dangereux.
En d'autres termes, le monitoring électronique foetal est efficace
pour déceler immédiatement certaines souffrances foetales,
mais il est en lui même une cause de souffrance foetale, et finalement
les risques l'emportent sur les bénéfices.
Notre vue d'ensemble de la physiologie de l'accouchement est inévitablement
simpliste. Elle repose sur une combinaison de faits scientifiques bien
établis et sur un certain nombre de connaissances empiriques. Par
exemple, les effets inhibiteurs de l'adrénaline sont bien etablis(2), tandis que les effets d'une question relative au code postal sont
du domaine de la connaissance empirique. L'opposition entre le nouveau
cerveau et le cerveau ancien est une façon simplifiée et
commode de se concentrer sur l'essentiel. S'il y avait une technique non
invasive de visualisation de l'activité du cerveau pendant l'accouchement,
cela pourrait nous réserver quelques surprises.
Résumé
La «scientification de l'amour» apporte de nouvelles
raisons de mieux étudier les facteurs qui peuvent influencer le déroulement
de l'accouchement. Il est facile aujourd'hui, avec le langage des physiologistes,
d'expliquer ce qui se passe dans la période qui entoure la naissance. Pendant
l'accouchement, la partie la plus active du corps maternel est la partie profonde
du cerveau, c'est à dire un ensemble de vieilles structures (hypothalamus,
hypophyse, etc.) qui fonctionnent comme des glandes secrétant des hormones.
Lorsqu'il y a des inhibitions, celles-ci ont pour origine la partie du cerveau qui
est hautement développée chez les humains (le nouveau cerveau ou «néocortex»).
La réduction de l'activité néocorticale (la femme qui accouche
tend a changer d'état de conscience et à se couper du monde) est l'aspect
le plus important de la physiologie de l'accouchement sur le plan pratique. Toute
stimulation du néocortex tend à inhiber le processus d'accouchement
(langage, lumières, se sentir observée, ne pas se sentir en sécurité
et sécréter de l'adrénaline, etc.).
Michel Odent est habituellement présenté comme l'obstétricien qui a introduit les concepts de piscines d'accouchement et de salles de naissance «comme à la maison», lorsqu'il était responsable du service de chirurgie et de la maternité de l'hopital public de Pithiviers. Apres sa carriere hospitaliere il a assisté à des naissances à la maison et créé à Londres le «Primal Health Research Centre», dont l'objectif est d'étudier les consequences à long terme des experiences précoces. Voir la banque de données: www.birthworks.org/primalhealth.
Auteur d'environ 50 articles dans la litterature médicale. Auteur de 11 livres publiés en 21 langues. Ses derniers livres en français sont L'Amour Scientifié, Le fermier et l'accoucheur et Les césariennes: questions, effets, enjeux.
Références
- Odent, M. 1996. Why laboring women don't need support. Mothering 80: 46–51.
- Lederman, R.P., et al. 1978. The relationship of maternal anxiety, plasma catecholamines and plasma cortisol to progress in labor. Am J Obstet Gynecol 132: 495.
Pour voir d'autres articles en français, on vous invite à consulter la page d'entrée en français.
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